Article paru dans "LeMonde" du mercredi 19 mai 1999


Le veilleur du Soleil-Levant



Après avoir appliqué ses talents de radioamateur à ses recherches chez France Télécom, Sylvain Meyer crée un logiciel de traduction du japonais

La voix est grave, le regard se perd dans des météores de granit comme jetés du ciel : "C'est ici même que le diable serait mort de froid." Sylvain Meyer aurait pu naître enfant de l'Argoat, une terre riche de légendes bretonnes. Son estampille alsacienne ne l'a pas empêché de faire son trou dans les Côtes-d'Armor il y a une quinzaine d'années. Le lieu n'est pas ordinaire :

  Photo RenÈ Tanguy

A Bulat-Pestivien, point culminant de la région, fortement exposé aux intempéries, il fallut dégager pas moins de 400 m³ de terre pour recouvrir et isoler de la rigueur bretonne la maison en béton armé. Un bunker camouflé aujourd'hui sous le gazon. "De Lannion, je venais bidouiller ici tous les week-ends avec mon antenne télescopique dans ma 4L fourgonnette. J'ai fini par y planter ma baraque."

Sa passion pour les ondes naît dans le grenier de son enfance, chez ses parents, à Colmar. Très vite, le morse n'a pas plus de secrets pour lui. Un émetteur récupéré de surplus de l'armée américaine lui permet d'avoir ses premiers contacts en Europe. A Lyon, à Paris - où il poursuit ses études -, ce personnage à l'allure frêle et aérienne marque toujours son passage d'une même empreinte, son indicatif personnel de radioamateur.

Spécialiste des systèmes hyperfréquences et des liaisons radio fixes dans le réseau de distribution hertzienne, Sylvain Meyer prend un malin plaisir à monter en fréquences radio de chez lui. Une de ses antennes - son bijou, passé de mode - surgit au détour du chemin vicinal qui conduit à sa maison. Elle est perchée à 12 mètres de hauteur sur une vieille grue amarrée à un pont de voiture qu'une chape de béton cloue au sol. Un vieux moteur agricole et des batteries alignées dans une malle de fortune mettent encore au défi une mécanique éculée.

"J'ai pu faire un contact à plus de 3000 km par guidage troposphérique à 144 Mhz, un exploit !" Sylvain sourit, de ce sourire large de diablotin qui le fige chaque fois qu'une idée, une technique ou une personnalité le subjugue. "Les phénomènes extraordinaires - réceptions lunaires, aurores boréales, poussières d'étoiles filantes sur lesquelles se réfléchissent les ondes… - n'intéressent personne commercialement. La prochaine tempête sera la bonne !", promet-il, tout en contrôlant furtivement sur la glace murale d'un débarras l'orientation qu'il donne à ses antennes.

Désormais, les ondes sont délaissées, submergées par une vague nipponne qui s'est abattue sur lui en 1988, quand France Télécom l'a envoyé au Japon pour étudier les liaisons hertziennes fixes chez NTT (Nippon Telegraph and Telephone). Le veilleur vit l'exil comme une onde de choc. "Je me suis senti immédiatement ressourcé par la foule dans le métro de Tokyo." L'obstacle linguistique est de taille, il en sait quelque chose ! "J'avais quatre ans quand on m'a dit que l'alsacien était la langue du diable. Je continue à le comprendre, mais je n'ai jamais pu le reparler depuis l'âge de dix ans. Je suis un refoulé de l'émotion", avoue-t-il.

Rentré en France en 1989, Sylvain Meyer utilise ses connaissances en japonais pour les recherches d'un laboratoire en prospective, dont il prend les commandes. Il achète son premier Macintosh. Sa compagne trouve refuge dans le yoga. De chez lui, il va développer son propre outil de veille technologique, un didacticiel d'aide à la traduction du japonais. "Concevoir un logiciel de traduction pouvait être utile à la communauté scientifique en France et me permettait d'avoir accès plus tôt aux publications japonaises. L'idée était de tamiser l'information avant de l'envoyer en traduction."

Il surfe entre les symboles et les encodages comme naguère sur les ondes radioélectriques. Avec la dextérité d'un moine copiste, il décrypte les idéogrammes, affine un travail au pixel près sur chacun d'eux, les sonorise. Un petit clin d'oeil à son ancien chef nippon, Maître Yoshida, auquel il prête un rôle pédagogique dans son programme. La première version de NippoFile voit le jour en 1992. "Quatre mille heures de travail prises sur mon temps personnel en dehors de mon boulot pour le CNET [Centre national d'études des télécommunications [France Télécom]", précise-t-il. Commercialisé par Isuga, un institut de formation basé à Quimper, NippoFile intéresse notamment des services publics et des grands groupes - EDF, Météo-France, l'ENA, Thomson Brest, Framatome, la Sagem, l'ambassade de France à Tokyo… On parle alors de Sylvain Meyer dans les gazettes du renseignement. "Qu'on me prenne pour un barbouze, j'en ai rien à cirer !" Au Salon Expolangues, il rencontre un traducteur parisien, Gérard Pierson, qui le convainc d'adapter son logiciel au chinois. "J'ai dû modifier les algorithmes, la programmation." La collaboration n'est pas simple : "Avec Meyer, il faut que les choses tournent au carré", grommelle ce dernier.

Sa réputation de spécialiste de la veille technologique sur l'Extrême-Orient n'est plus à faire. Ses collègues lui passent commande. "Son travail est précieux", observe Philippe Gravey, chef de projet sur les commutations optiques au CNET. Il est l'interprète spécialiste des commutations et transmissions optiques, des terminaux mobiles, des réseaux à protocole Internet. il abandonne en 1994 son laboratoire de recherche et, dictionnaires sous le bras, s'installe dans un télébureau attenant à son gîte rural, souvent dédié aux séminaires de yoga.

Les commandes de traduction affluent. La méthode de travail de Sylvain Meyer est éprouvée : "Je ne me mets jamais en rapport avec l'auteur de l'article, mais plutôt avec le lecteur", explique-t-il. Sur les murs lambrissés, un des trente-cinq anges musiciens de la verrière de l'église Notre-Dame de Bulat-Pestivien tourne le dos à une estampe japonaise. Tout est rangé au carré sur les étagères. Comme pour se justifier, Sylvain tient en main le témoin de la rançon de sa gloire, l'officialisation de son télétravail alterné au CNET. Ses dernières exigences ? "Ne pas forcer la cervelle, gagner de l'argent, être en totale immersion un mois par an au pays du Soleil-Levant." Et, pour l'heure, la sieste est de rigueur sous le toit du télébureau.

Geneviève Meunier

Dates

1952
Naissance de Sylvain Meyer à Colmar (Haut-Rhin).

1971
Licencié radio amateur. Création de sept stations d'émission, dont une au Japon. La dernière en date - 1983 - est en service à son domicile.

1980
Ingénieur au Centre national d'études des télécommunications (CNET), à Lannion (Côtes-d'Armor), spécialiste des systèmes hyperfréquences et des liaisons radio fixes dans le réseau de distribution hertzienne de France Télécom.

1988-1989
Envoyé par France Télécom chez l'opérateur de téléphonie NTT (Nippon Telegraph and Telephone).

1993
Fait de la veille technologique sur la recherche japonaise. Crée une association, Télétravailler en Centre-Bretagne, dissoute en 1997.

1998
Bénéficie du statut de télétravailleur chez France Télécom. En partenariat avec un traducteur parisien, il adapte au chinois le logiciel d'aide à la lecture et à la traduction du japonais qu'il a conçu. Crée son propre site sur Internet.

Un didacticiel pour idéogrammes

Seules 15% des publications scientifiques et techniques japonaises seraient disponibles en version anglaise, le plus souvent un an après leur édition originale. Deux logiciels didacticiels de langues ont été conçus sur le même modèle pour accéder aux publications japonaises et chinoises. NippoFile est un outil d'aide à la lecture et à la traduction du japonais. Il est accessible sur Internet, tout comme SinoFile, son double chinois. Tous deux sont disponibles en français et en anglais, ce qui permet aux Occidentaux n'ayant aucune notion des langues extrême-orientales de faire l'apprentissage progressif de la lecture par des méthodes d'accès aux idéogrammes japonais (kanjis) et chinois. Le maniement des dictionnaires est toutefois malaisé en raison de la syntaxe particulière des langues asiatiques, le sens étant conféré, entre autres, au mot par la place qu'il occupe dans la phrase.
Le logiciel de Sylvain Meyer est un support de veille technologique pour la traduction de brevets et la recherche scientifique et technique nippone dont les publications sont encore locales et au stade embryonnaire.


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